Miyajima, l’île japonaise où un torii semble flotter sur la mer
Il existe des images qui suffisent à résumer un pays. Pour le Japon, c’est souvent celle-ci : un immense portail vermillon planté dans une mer calme, une montagne boisée en arrière-plan, et cette impression étrange qu’il flotte. Ce portail appartient au sanctuaire d’Itsukushima, sur l’île de Miyajima, au large de Hiroshima. Mais réduire Miyajima à cette seule photographie serait une erreur. L’île abrite des cerfs qui déambulent librement dans les rues, des galeries de bois centenaires suspendues au-dessus de l’estran, et une tradition culinaire qui embaume les ruelles dès le matin.
Une île considérée comme sacrée depuis plus de mille ans
Le nom officiel de l’île est Itsukushima, mais tout le monde l’appelle Miyajima, ce qui signifie littéralement l’île du sanctuaire. Le site est si vénéré que pendant des siècles, les gens du commun n’avaient pas le droit d’y poser le pied. Le sanctuaire fondé en 593 et reconstruit dans sa forme actuelle en 1168 par le seigneur Taira no Kiyomori a justement été bâti sur pilotis, au-dessus d’une baie soumise aux marées, pour que les pèlerins n’aient jamais à fouler directement le sol sacré. Cette architecture sur l’eau, unique en son genre, vaut à l’ensemble son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Trois divinités marines féminines y sont honorées, et l’ensemble du site, montagne comprise, est encore aujourd’hui considéré comme un espace sacré plutôt que comme un simple monument à visiter.
Le sanctuaire d’Itsukushima et son torii qui change de visage selon la marée

C’est là que se joue toute la magie de Miyajima. À marée haute, le grand torii semble détaché du rivage, comme posé sur un miroir d’eau. À marée basse, la mer se retire complètement et les visiteurs peuvent marcher jusqu’au pied du portail, toucher les piliers de camphrier et observer de près une structure dont la stabilité repose sur un principe simple : les deux piliers centraux sont creux à la base et lestés de pierres, ce qui répartit le poids de l’ensemble et lui permet de résister aux typhons depuis des siècles.
Les deux expériences sont radicalement différentes et aucune n’est supérieure à l’autre. C’est justement pour cette raison qu’il vaut mieux consulter les tables de marée officielles avant de fixer l’heure de sa visite, plutôt que de laisser le hasard décider. Un guide local qui accompagne des groupes sur l’île résume bien cette réalité : « Beaucoup de voyageurs pensent que la marée est un détail. En réalité, elle change complètement la nature du lieu qu’ils viennent voir. »
Ce que la restauration récente a changé
Le grand torii a fait l’objet d’un important chantier de restauration achevé récemment, si bien que le portail est désormais visible sans échafaudage, dans toute sa couleur. En revanche, la pagode à cinq étages qui domine le site, près du hall de Senjokaku, est actuellement en travaux de toiture, ce qui peut légèrement modifier l’une des vues emblématiques de l’île sur certaines photos. Ce chantier ne bloque cependant pas l’accès au sanctuaire lui-même.
Des cerfs en liberté et l’atmosphère paisible du village

Passé le débarcadère, ce sont souvent les cerfs sika qui accueillent les visiteurs, marchant librement le long des rues commerçantes ou allongés à l’ombre des lanternes de pierre. Ces animaux sont considérés comme des messagers des dieux dans la tradition shinto locale, ce qui explique la tolérance dont ils bénéficient sur l’île. Il est toutefois recommandé de garder ses distances et de ne pas les nourrir avec de la nourriture destinée aux humains, pour préserver leur santé autant que la sérénité du site.
La rue Omotesando, bordée de boutiques et d’échoppes, mène doucement du port au sanctuaire. Le rythme y est volontairement lent, presque à l’opposé de l’agitation de certaines grandes villes japonaises, et c’est précisément ce contraste qui rend l’arrivée sur l’île si marquante.
Grimper au mont Misen pour prendre de la hauteur
Le sanctuaire occupe le rivage, mais l’île elle-même est largement recouverte par la forêt du mont Misen, point culminant de Miyajima. Un téléphérique en deux tronçons permet de rejoindre un point proche du sommet sans effort particulier, avant une courte marche jusqu’au belvédère. De là-haut, la vue embrasse la mer intérieure de Seto, ses îlots dispersés et, par temps clair, la silhouette de Hiroshima au loin.
Les randonneurs plus motivés peuvent choisir l’un des sentiers de montée à pied, plus longs mais plus silencieux, qui traversent une forêt considérée elle aussi comme sacrée et globalement préservée de toute exploitation depuis des siècles.
Les saveurs de l’île, entre anguille grillée et pâtisserie à l’érable
Miyajima se déguste autant qu’elle se visite. L’anguille grillée, spécialité locale préparée sur des braises à même la rue, dégage un parfum qui guide souvent les visiteurs avant même qu’ils n’en voient l’étal. Le momiji manju, petit gâteau fourré en forme de feuille d’érable, décline aujourd’hui des garnitures allant de la pâte de haricot rouge traditionnelle au chocolat ou à la crème, et se prépare généralement sous les yeux des clients.
Les huîtres de la baie de Hiroshima, grillées ou frites, complètent cette réputation gourmande, portée par la richesse de la mer intérieure qui entoure l’île.
Comment rejoindre Miyajima depuis Hiroshima
L’accès reste l’un des grands atouts de Miyajima : aucune réservation complexe, aucun trajet interminable. Depuis la gare de Hiroshima, la ligne JR Sanyo mène en une trentaine de minutes à la gare de Miyajimaguchi, d’où un court trajet à pied conduit à l’embarcadère. La traversée en ferry dure ensuite environ dix minutes, avec des départs fréquents tout au long de la journée.
Deux compagnies se partagent la liaison, le ferry JR West Miyajima et le Matsudai Kisen, à un tarif identique. Les détenteurs d’un JR Pass voyagent gratuitement sur la ligne JR, à condition de choisir le bon quai. Sur le trajet aller, le ferry effectue un léger détour qui rapproche l’embarcation du grand torii, offrant depuis le pont droit un premier aperçu du sanctuaire avant même d’avoir posé le pied sur l’île.
Jour de visite ou nuit sur l’île
La majorité des visiteurs viennent le temps d’une journée, ce qui suffit largement à découvrir le sanctuaire et le cœur du village. Passer une nuit sur place change néanmoins complètement l’expérience : une fois les derniers ferries partis, l’île retrouve un calme presque monastique, et le grand torii illuminé se découvre alors sans la foule de la journée.
Une popularité qui a un revers, et qui se paie
Miyajima attire chaque année des millions de visiteurs, et cette affluence a des conséquences bien réelles. Aux heures de pointe, l’allée principale et les abords du sanctuaire peuvent se révéler particulièrement chargés, loin de l’image de quiétude que véhiculent les photographies. Depuis octobre 2023, une taxe de visiteur de 100 yens est prélevée à l’achat du billet de ferry, y compris pour les détenteurs d’un JR Pass, afin de financer un tourisme jugé plus durable sur l’île.
Cette réalité ne retire rien à l’intérêt du lieu, mais elle mérite d’être connue avant de partir. Privilégier une arrivée tôt le matin, envisager une nuit sur place, ou simplement adapter ses attentes aux jours de forte affluence permet de profiter de Miyajima sans en garder uniquement le souvenir d’une foule dense autour d’un beau décor.

